Le 15 mai dernier, comme c’est loin déjà, la Grèce a ouvert l’accès à ses îles. Quatre jours plus tôt, le test PCR exigé en ligne avait semblé superflu au guichet de la compagnie aérienne grecque à Cointrin et l’attestation de vaccin n’a eu droit qu’à un coup d’oeil indifférent à l’arrivée. Le questionnaire exigé par les ferries a rejoint la pile froissée de ce sésame indispensable pour débarquer sur une Cyclades, paradis vaccinés à quasi 100% et en général peu touchés par la pandémie.
Après un hiver frigorifié et un printemps mouillé en Suisse, débarquer sur
une île où il n’a pas plu depuis de longs mois et où seules quelques bavettes fatiguées portées dans les restaurants et les supermarchés parodient le port du masque a d’abord de quoi sidérer.
Certes, la pharmacie respecte fermement les règles sanitaires et on vaccine encore les derniers habitants. Des Athéniens aussi, qui se re-découvrent des origines locales pour venir se faire piquer plus rapidement. Pour le reste, ce qui distingue la vie actuelle de celle d’hier semble tenir de l’anecdote. De nouveaux produits locaux hors de prix destinés au tourisme – vinaigre balsamique de grenade, bière parfumée au « thé de la montagne ». Et les sachets biodégradables distribués au Garden center.
Des Athéniens qui ont fui ici le confinement strict de la capitale font visiter le mini jardin potager qui jouxte désormais leur villa. Les plus audacieux ont des poules, pas encore beaucoup d’œufs. Un urbaniste reconverti dans la culture au nord de la Grèce de spiruline, algue riche en minéraux, dirige ses employés à distance et s’est remis au violon. Un membre de la Commission européenne qui télé travaille depuis dix mois sur l’île se distrait en confectionnant des confitures de baies sauvages et regarde le méga chantier d’un futur hôtel pavillonnaire dévaster la baie sous sa villa. L’hiver et le printemps de cette bande de quinqua-sexagénaires grecs aurait été particulièrement calmes et agréables.
La construction de villas a repris en bord de mer. Jeunes Indiens exploités à 25 euros par jour et assaut d’Athéniens le week-end, avec terrasses, plages et containers à ordures bondés, l’économie insulaire ne semble pas trop mal se porter. Crise climatique, changement sociétal indispensable ? Ceux qui ne triment pas au soleil s’initient au yoga, participent à une campagne de stérilisation des chats errants. Mais les quelques bénévoles habitués à ramasser les déchets le dimanche sur les plages ont eu droit en ce début juin 2021au même sourire bienveillant qu’il y a quinze ans quand Madame la maire, moulée dans un tailleur rouge, passe dire bonjour, sa petite-fille à la main.
Il est facile de déplorer, de fustiger en arrivant d’Europe du Nord, combien ce microcosme insulaire s’agrippe à son rocher. Mais il y a aussi cette femme qui a su apprendre aux gamins du port à ne plus jeter de pierres aux canards domestiques. Chaque enfant est devenu parrain – marraine – d’un canard avec son prénom peint sur un galet et un cornet de dragées lors du baptême. Il y a aussi, en shorts sur le ferry, Phedra, RH dans une grande entreprise en Allemagne. A 28 ans, cette Athénienne hyperactive a déjà déménagé dans trois villes allemandes et il en faudrait davantage pour la sidérer, elle qui a su se jouer du covid et des contrôles aux frontières pour rejoindre à Zurich son copain grec et venir voir ses parents en Grèce.
Retrouver l’île, c’est tâter du gros orteil un peu de ce qui fait la complexité grecque et donc européenne.
Isabelle Guisan

